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« Fragment », la douleur partagée de deux innocents

Présenté en première française dans la section Paysage du Festival du Film Coréen à Paris (FFCP), Fragment de Kim Sung-yoon a été projeté le 30 octobre et le 2 novembre au Publicis Cinémas des Champs-Élysées.

Le film marque une triple naissance : celle du premier long-métrage du réalisateur Kim Sung-yoon, mais aussi celle des deux jeunes acteurs principaux, Oh Ja-hun (16 ans) et Moon Seong-hyun (19 ans), dont c’est également le premier film. Leur jeu, d’une intensité rare, a immédiatement été salué par le public et la critique.

Mélange singulier entre mélodrame et revenge movie adolescent, Fragment met face à face deux enfants qui tentent simplement de survivre dans un monde sans pitié :

Jun-gang, encore lycéen, cherche désespérément un travail afin de s’occuper de sa petite sœur et payer les factures qui s’accumulent. À l’opposé, Gi-su se renferme, il vit seul, sans sommeil ni appétit, s’isolant un peu plus chaque jour. Ces deux existences brisées ont pourtant un point commun : Jun-gang est le fils de l’homme qui a assassiné les parents de Gi-su. Comment se reconstruire quand tout vous relie à un drame dont vous n’êtes pas responsable ?

Déjà récompensé par deux prix au Festival international du film de Busan, Fragment est autant une expérience émotionnelle qu’un récit.

Le film inverse le point de vue habituel. Il ne s’attarde pas uniquement sur la victime, il met aussi en lumière l’enfant du coupable. Rarement le cinéma ou la société offre un regard égal sur ces deux positions, surtout quand elles ont été détruites par le même adulte, le même geste irréversible.

Ici, les deux garçons ne sont pas ennemis : ils sont deux victimes que l’environnement transforme en adversaires, enfermés dans un monde glacial qui ne pardonne ni la honte ni la colère.

C’est sans doute le film qui a le plus fait pleurer le public du FFCP. On devine peu à peu le drame qui les a liés, mais la tension naît de l’attente : quand vont-ils enfin se confronter ? Et que restera-t-il d’eux lorsque la vérité éclatera ?

La suite contient des spoilers.

Jun-gang : la culpabilité héritée

Jun-gang porte la faute de son père comme si elle lui appartenait. Sa culpabilité ne provient pas d’un acte commis, mais d’un stigmate social. Il cache une vérité que l’on devine rapidement en tant que spectateur. Il s’occupe seul de sa petite sœur, dans un appartement figé dans l’attente, tandis que la propriétaire vient réclamer des mois de loyer impayé.

Son professeur principal est le seul au courant, et le seul adulte sur lequel Jun-gang peut compter : c’est grâce à lui qu’il obtient l’autorisation de travailler malgré sa minorité et l’absence de représentant légal.

Jun-gang vit dans la peur d’être démasqué. Il ment, tente de s’intégrer malgré la pauvreté, prend soin de sa sœur, parle de son père comme s’il allait revenir. Tout cela est poignant, car il assume des responsabilités beaucoup trop lourdes pour son âge.

Au fil du film, il devient “le fils du meurtrier”, comme si le lien de parenté suffisait à le rendre coupable. La haine destinée à son père se déverse sur lui. Et il en va de même pour sa sœur, que l’on évite comme si le crime était contagieux.

Gi-su :  la culpabilité comme identité

Gi-su, fils des victimes, vit une culpabilité inverse : celle d’avoir survécu. Seul rescapé, il se persuade qu’il aurait pu empêcher le drame. Il s’imagine que s’il avait veillé cette nuit-là, s’il avait étudié au lieu de dormir, ses parents seraient encore en vie. Cette culpabilité est irrationnelle, mais elle lui donne une fonction : être la victime. Cela devient une identité, presque un refuge, car c’est la seule certitude qu’il lui reste.

Il s’enferme dans la maison laissée intacte depuis la mort de ses parents jusqu’au dernier repas couvert de moisissure. Il ne dort plus, ne mange plus, révise sans cesse.

Le film suit implicitement les étapes du deuil, sans jamais les nommer. Chaque stade se manifeste à travers des gestes simples, des situations quotidiennes, comme si l’absence et le poids social se matérialisaient dans chaque scène. La pression de sa tante et de son mari qui tentent maladroitement de le ramener à la vie, rend sa douleur encore plus visible. Son deuil ne touche pas seulement ses parents : il touche aussi la perte de sa place dans le monde, de la possibilité d’être simplement adolescent.

Lorsqu’il découvre que le fils du meurtrier étudie dans le même lycée que lui, tout s’accélère. Une nouvelle étape du deuil commence : la colère. S’il incarne la victime, Jun-gang devient l’exutoire idéal.

Une confrontation douloureuse

Jun-gang finit par comprendre qu’aux yeux des autres, il restera coupable, quoi qu’il fasse. Puis une révélation renverse tout : Jun-gang est celui qui a dénoncé son père. Ce moment change notre perception et celle de Gi-su. Jun-gang a fait ce qui était juste, malgré l’amour, malgré la souffrance. À son âge, dénoncer son propre père est un acte de courage et d’une maturité exceptionnelle.

Mais c’est aussi là que Gi-su perd pied. Toute son identité s’était construite sur le fait d’être la victime du drame. Alors que reste-t-il s’il découvre qu’il n’est pas seul à porter cette douleur ? S’il réalise que sa colère était dirigée vers la mauvaise personne ?

Le film nous emmène vers la dernière étape du deuil, l’acceptation et la résilience qui suit. On absorbe absolument toutes les émotions qui sont retranscrites, et c’est précisément ce qui rend le film si bouleversant. On se sent impuissant face à l’injustice qui écrase ces enfants, désarmé, avec l’envie de les protéger, mais il ne nous reste qu’une seule position possible : observer leur douleur et compatir.

Mon avis personnel : 

Si Fragment frappe si fort, c’est parce qu’il ne cherche jamais à être subtil. Dès les premières scènes, on comprend la trajectoire. Deux adolescents écrasés par un crime qu’ils n’ont pas commis, pris dans une descente émotionnelle sans échappatoire.

Kim Sung-yoon ne ménage aucun mystère concernant l’issue ou la nature de leurs blessures. La colère, la honte, la culpabilité et le remords sont montrés sans détour. Là où d’autres réalisateurs privilégient l’allusion ou la retenue, Fragment expose le chaos intérieur de ses personnages de façon brute.

Et pourtant, paradoxalement, c’est aussi ce pourrait être une force du film.

Certaines transitions sont abruptes, des scènes s’arrêtent soudainement, la musique cesse d’un coup. Ces ruptures donnent un sentiment de montage trop appuyé, qui ne laisse pas toujours au spectateur le temps de reprendre son souffle.

Mais ces cassures reflètent à mon sens la réalité de Jun-gang et Gi-su. Leur vie n’a rien de doux. À l’adolescence, coincés entre l’enfance et l’âge adulte, il n’existe ni recul émotionnel, ni maturité pour filtrer la douleur, tout comme elle est transmise aux spectateurs. 

Le réalisateur ne cherche pas à rendre la souffrance belle. Il veut qu’elle dérange, qu’elle nous submerge et c’est chose faite.

Je vous conseille vivement Fragment. Rien que pour le jeu des deux jeunes acteurs, ça vaut le coup, ils sont bluffants et on sent clairement qu’on va entendre parler d’eux. La manière dont le film aborde le drame, en montrant les deux côtés de l’histoire, est vraiment originale et touchante. Par contre, il vaut mieux être prêt émotionnellement… et garder une boîte de mouchoirs à portée de main.

Crédits photo : FFCP

Angèle

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