Présenté en avant-première mondiale au Festival de Cannes avant sa sortie en salles françaises le 27 mai 2026, Colony, le nouveau film de Yeon Sang-ho, marque le retour du réalisateur sud-coréen au cinéma de zombies.
Connu pour Dernier Train pour Busan, il poursuit ici son exploration du genre en y intégrant des créatures au cœur d’une réflexion bien plus large sur la communication, l’intelligence collective et les limites de l’humanité elle-même.
Quand la science devient une arme
L’intrigue prend place dans le Doongwoori Building, un complexe au coeur de Séoul, où se tient une conférence consacrée aux biotechnologies. Parmi les invités se trouve Kwon Se-jeong (Jun Ji-hyun), ancienne professeure de biologie, et son ex-mari Han Yu-seong (Go Soo), prennent part à un événement qui va vite basculer à la catastrophe.
Un virus expérimental est libéré dans l’enceinte du bâtiment. À l’origine de cet acte bioterroriste : Seo Young-cheol (Koo Kyo-hwan), scientifique convaincu que l’humanité est limitée par ses modes de communication actuels. Persuadé qu’il est possible de créer une communication parfaite entre les individus, il imagine un système permettant de se comprendre instantanément.
Au milieu du chaos, Se-jeong tente de comprendre la nature de l’infection tandis que Choi Hyun-seok (Ji Chang-wook), agent de sécurité du bâtiment, cherche avant tout à protéger sa sœur Hyun-hee (Kim Shin-rok). À l’extérieur, Gong Seol-hee (Shin Hyun-been) participe aux investigations visant à comprendre l’origine de la catastrophe.

Les autorités placent rapidement la zone en quarantaine et les survivants se retrouvent piégés à l’intérieur. Un point de départ relativement classique pour un film de zombies, mais qui ne tarde pas à révéler ses particularités.
La suite comporte des spoilers
La naissance d’une nouvelle espèce
Le film Colony renouvelle la figure classique du zombie. Là où le cinéma d’horreur représente habituellement les morts-vivants comme des créatures guidées par la faim ou l’agressivité, le film leur attribue une logique radicalement différente. Les infectés ne forment plus une simple horde désorganisée : ils constituent un véritable super-organisme biologique capable d’apprendre, de transmettre des connaissances et d’évoluer collectivement.
Chaque infecté ne reste pas un individu isolé. Il devient un maillon d’une nouvelle espèce. Cette approche apparente les zombies davantage à des fourmis ou des abeilles qu’aux monstres habituellement rencontrés dans le cinéma d’horreur. L’intelligence collective est au cœur de l’intrigue et explique autant leur puissance que leur vulnérabilité.
Dans ces sociétés animales, la communication repose sur des systèmes ultra-efficaces : phéromones chez les fourmis, signaux corporels chez les abeilles. L’information circule vite, sans ambiguïté, et permet une coordination parfaite. C’est ce modèle que Seo Young-cheol transpose à ses infectés, capables de partager instantanément des informations à travers un réseau de mucus.

Lorsqu’un individu découvre un obstacle, trouve un passage ou identifie une menace, il en informe instantanément les autres membres de la colonie. Un seul individu peut alors servir d’éclaireur pour l’ensemble du groupe et cette capacité transforme radicalement la menace. Les survivants ne combattent plus une multitude d’ennemis isolés mais une intelligence collective capable de progresser à chaque interaction.
Des zombies au reflet de notre société
Au fil du récit, Yeon Sang-ho déconstruit progressivement l’idée d’une communication parfaite.
Les infectés sont capables d’échanger des informations instantanément sans avoir besoin de parler, de convaincre ou même d’expliquer leurs intentions. Mais cela signifie également qu’aucun d’entre eux ne remet en question la véracité des faits. Lorsqu’une information est transmise, elle est acceptée comme une vérité absolue. Il ne s’agit donc plus d’une réflexion collective mais d’un simple transfert de données.
Le film pose alors une question fascinante : communiquer davantage signifie-t-il forcément mieux se comprendre ?
À travers cet antagoniste de savant fou, Colony explore un idéal séduisant. Un monde où les frontières disparaissent, où les malentendus n’existent plus et où chacun est connecté aux autres. Pourtant, malgré cette intelligence collective, une hiérarchie demeure. Un seul individu dirige tandis que les autres suivent.
Cette dépendance apparaît d’ailleurs comme la principale faiblesse de la colonie. Lorsque son leader disparaît, l’ensemble du système se retrouve paralysé. Les infectés ne retrouvent pas leur humanité pour autant, mais deviennent incapables de fonctionner. Difficile de considérer cette évolution comme un véritable progrès.
Le film fait alors écho à des problématiques très contemporaines. Les infectés peuvent être vus comme une métaphore de nos sociétés hyperconnectées où l’information circule à grande vitesse mais n’est pas toujours analysée avec recul. Une fausse information peut se propager rapidement et être acceptée comme une vérité simplement parce qu’elle est relayée par le groupe.
Sous ses airs de film de zombies, Colony interroge finalement notre rapport à la communication, à l’information et à la pensée critique.
Des personnages féminins au cœur de la survie
Si Colony met en scène plusieurs figures masculines de pouvoir, ce sont pourtant ses personnages féminins qui occupent une place centrale dans la progression de l’intrigue.
Kwon Se-jeong et Gong Seol-hee semblent d’abord être aux antipodes l’une de l’autre. La première est une scientifique entièrement dévouée à son travail, divorcée et solitaire. La seconde est l’actuelle épouse de son ex-mari, plus discrète mais tout aussi perspicace. Dans un récit plus conventionnel, leur relation aurait facilement pu être construite autour de la rivalité.
Leur position physique renforce d’ailleurs cette opposition. Tandis que Se-jeong se retrouve piégée au cœur du complexe infecté, Seol-hee participe aux investigations depuis l’extérieur. Chacune dispose alors d’informations différentes et contribue à sa manière à la résolution de la crise.
Au fil de l’histoire, leur coopération devient l’élément central de la résolution du conflit. Là où de nombreux personnages cèdent à la peur ou à la trahison, elles privilégient l’observation, l’analyse et l’échange.

Cette alliance fait directement écho au thème principal du film. Alors que les infectés partagent des informations instantanément mais sans réflexion, Se-jeong et Seol-hee démontrent qu’une véritable communication repose avant tout sur l’écoute, la compréhension mutuelle et la confiance.
Dans un genre souvent dominé par la force brute, Colony présente des personnages capables de s’adapter à des situations extrêmes grâce à leurs connaissances, leur capacité d’analyse et leur prise de décision.
Un film qui dépasse les codes du genre
En transformant ses zombies en organisme connecté plutôt qu’en simples prédateurs, Yeon Sang-ho signe l’une des propositions les plus originales du genre de ces dernières années.
Loin du gore et de l’effroi habituel, ou encore du thriller émotionnel et tragique qu’était Dernier Train pour Busan, le réalisateur propose avec Colony une horreur plus conceptuelle.
Le film conserve tout ce qui fait l’efficacité d’un film de survie : une tension omniprésente, des scènes spectaculaires, un rythme soutenu qui relâche rarement la pression et un casting particulièrement solide.
Yeon Sang-ho ajoute également quelques touches d’humour bienvenues qui viennent alléger une atmosphère pesante, renforcée par une bande-son signée Chai Min-joo entre thriller, horreur et survival.
Colony questionne notre manière de communiquer, notre dépendance aux systèmes collectifs et la place de l’individu au sein du groupe.
À travers le personnage de Young-cheol, le film introduit également un véritable dilemme moral. Son constat sur les limites de l’humanité et son désir de faire émerger une espèce capable de partager instantanément ses connaissances peuvent sembler légitimes.
Pourtant, sa vision est contaminée par une vengeance personnelle et par la conviction qu’il est en droit de décider seul de l’avenir de l’humanité, allant jusqu’à expérimenter son virus sur des êtres humains. C’est cette ambiguïté qui rend le personnage intéressant : on comprend parfois son raisonnement tout en rejetant totalement ses méthodes.
On ressort finalement de la séance avec plus de questions que de réponses. Une communication parfaite est-elle réellement souhaitable ? Une intelligence collective peut-elle remplacer la pensée individuelle ?
Et surtout, les survivants sont-ils réellement tirés d’affaire ou viennent-ils simplement d’assister à la naissance de quelque chose qui les dépasse déjà…