Années après années, les références aux cultures queers se sont multipliées dans le monde de la Kpop. Des chansons aux clips, en passant par les concepts visuels ou les performances, de nombreux artistes ont intégré ces codes, autrefois quasiment absents de l’industrie. Pour certains d’entre eux, ces œuvres constituent un véritable engagement artistique, tandis que pour d’autres, elles relèvent davantage d’une esthétique destinée à susciter l’intérêt du public.
Car si les représentations queers ont aujourd’hui gagné en visibilité, la Kpop reste une industrie ancrée dans des logiques commerciales. Entre œuvres engagées, hommages ponctuels à la culture queer, ambiguïtés et queerbaiting, la frontière entre représentation et stratégie est difficile à définir.
A l’occasion du mois des fiertés, l’équipe de Kpop in Paris vous propose ainsi d’analyser ce phénomène, aussi bien passionnant que déroutant !
Quand les artistes cassent les codes
Si les représentations queers sont aujourd’hui de plus en plus visibles dans la Kpop, elles ne sont pas apparues du jour au lendemain. En effet, tout a commencé par des artistes qui, petit à petit, ont bousculé les normes traditionnelles de genre. A travers la mode, le maquillage ou encore des performances, ces artistes ont progressivement élargi les possibilités d’expression, et ce malgré une industrie attachée à des représentations très codifiées.
Déconstruire les normes de genre

Dès les années 2000/2010, de plus en plus d’artistes commencent à brouiller les frontières de la masculinité et de la féminité, participant ainsi à une évolution des représentations.
Difficile d’évoquer ce sujet sans mentionner G-Dragon, connu pour son goût pour la mode et ses idées avant-gardistes. En effet, il a largement contribué à populariser une image masculine plus libre, n’hésitant pas à porter du maquillage, des bijoux ou des vêtements traditionnellement féminins. Cette approche lui a valu aussi bien des éloges que des critiques, mais a participé à redéfinir les standards de la masculinité au sein de l’industrie. C’est également le cas de Taemin, membre de SHINee, qui a régulièrement joué avec les codes de la masculinité et de la féminité au fil de sa carrière. C’est à partir de 2017 avec sa chanson ‘Move’, et notamment grâce à la chorégraphie qui l’accompagne, que Taemin est parvenu à briser les codes du genre, révolutionnant ainsi l’industrie.
En parallèle, Key, aussi membre de SHINee, s’est également imposé dans cette remise en question des codes, étant aujourd’hui considéré comme l’une des icônes du genderless. De son côté, Jo Kwon, ex-membre de 2AM, s’est distingué dès les années 2010 de par ses performances audacieuses et ses talons hauts, défiant ainsi les attentes habituellement attribuées aux hommes dans l’industrie.
Plusieurs artistes féminines ont également participé à cette évolution. C’est le cas de Amber Liu, ex-membre de f(x), qui s’est distinguée en assumant un style streetwear plus androgyne, loin des attentes de l’industrie envers les idoles féminines. Plus récemment, Moonbyul de MAMAMOO a, elle aussi, contribué à briser les frontières de genres, grâce à son style vestimentaire ne se conformant pas aux codes traditionnels. Plus globalement, Moonbyul et MAMAMOO sont souvent allées à contre-courant des standards imposés aux femmes dans l’industrie, ce qui leur a valu beaucoup de soutien de la part des fans. D’autres artistes comme Ren, ex-membre de NU’EST ou encore Daehwi d’AB6IX ont également participé à cette déconstruction des normes de genre, témoignant d’une évolution progressive des mentalités dans la Kpop.
Toutefois, il est important de rappeler que jouer à les frontières de genres n’est pas synonyme d’identité queer. La plupart de ces artistes ne revendiquent d’ailleurs aucune orientation sexuelle particulière. Leur importance réside dans la remise en question des représentations traditionnelles de la masculinité et de la féminité. De plus, le fait que ces artistes brisent d’abord les limites de genres a permis de préparer le terrain pour des formes de représentations plus ouvertement queers.
Des concepts explicitement queers

Si la déconstruction des normes de genre a progressivement élargi les possibilités d’expression dans la Kpop, certains artistes ont choisi d’aller plus loin en intégrant directement les codes queers à leur univers.
C’est le cas de Holland, étant le premier idol sud-coréen à avoir fait son coming out avant même de débuter. Il a construit son identité artistique autour de références LGBTQ+, que ce soit à travers ses clips ou ses textes. Dès son premier single ‘Neverland’ sorti en 2018, Holland a mis en scène une romance entre deux hommes, faisant de cette chanson l’une des premières à proposer une représentation queer aussi explicite. Depuis, il n’a cessé de placer les questions d’amour et d’acceptation au cœur de son univers artistique. De la même façon, le groupe ouvertement queer Lionesses a construit son identité autour de messages d’acceptation et de fierté, et ce dès son premier titre ‘Show Me Your Pride’ sorti en 2021.
D’autres artistes ont adopté une démarche similaire, comme OnlyOneOf. En effet, le groupe s’est imposé comme l’un des plus audacieux de sa génération à travers des représentations queers assumées. Avec leur projet UndergrOund idOl, le groupe a proposé plusieurs clips mettant en scène des relations entre hommes, marquant ainsi un tournant dans la Kpop. OnlyOneOf ont déclaré vouloir représenter différentes formes d’amour à travers leur musique et leur esthétique, faisant d’eux une référence auprès des fans de la communauté LGBTQ+.
Plus récemment, XLOV ont également attiré l’attention grâce à leur identité artistique dite genderless, c’est-à-dire sans genre marqué. XLOV s’amusent volontairement à franchir les frontières entre masculinité et féminité comeback après comeback, allant toujours plus loin dans cette démarche. Leur dernière chanson ‘SERVE’ constitue notamment un grand tournant dans l’histoire des représentations queers dans la Kpop, puisque le groupe a repris différents éléments de la culture ballroom, et notamment le voguing. L’utilisation de ces codes queers ne constitue plus seulement un élément ponctuel dans leur art, mais est devenu leur véritable pilier créatif. Une identité très affirmée qui a fait de XLOV une référence au sein des communautés queers.
Pour autant, ces initiatives restent très minoritaires dans la Kpop, obligeant souvent ces artistes à rester en marge de l’industrie. Mais elles témoignent néanmoins d’une évolution importante : la Kpop ne se contente plus seulement de remettre en question certaines normes de genre, elle est désormais capable de placer les codes et histoires queers au cœur de certains projets artistiques.
Hommages et oeuvres engagées
Si tous les artistes ne font pas des codes queers le centre de leur identité artistique, certains choisissent de les emprunter ponctuellement, rendant hommage à des communautés qui ont profondément influencé la pop culture en général.
Les hommages aux cultures queers

Si ces références ne constituent pas nécessairement des prises de position politiques de la part des artistes, elles témoignent de la place grandissante qu’occupent ces communautés dans l’esthétique de la Kpop d’aujourd’hui.
C’est, par exemple, le cas de la soliste Chung Ha et de sa chanson ‘Stay Tonight’ sortie en 2020. La chorégraphie du morceau s’inspire directement du voguing, une danse née dans les ballroom des communautés queers afro-américaines et latinos à New York. Chung Ha s’est ainsi nourrie des codes queers pour créer une esthétique innovante dans la Kpop, tout en laissant fièrement briller la communauté LGBTQ+. Plus récemment, LE SSERAFIM a également attiré l’attention avec ‘CRAZY’, de par ses références assumées à la culture ballroom.
D’autres artistes ont choisi de célébrer plus directement la diversité et l’inclusion. C’est le cas de MAMAMOO qui se sont entourées de drag queens dans le clip de ‘HIP’, tandis que Solar célèbre la liberté d’être soi dans sa chanson ‘Colors’, un morceau ouvertement inspiré des codes queers et de la culture ballroom. Brown Eyed Girls ont, elles aussi, marqué les esprits avec ‘Wonder Woman’, une chanson sortie en 2019, dont le clip met en scène des drag queens. L’iconique Uhm Jung Hwa a également performé avec des drag queens dès 2006, et a fréquemment exprimé son soutien aux personnes LGBTQ+. Ce soutien fait d’ailleurs d’elle une des premières artistes coréennes à avoir contribué à la visibilité de la cause queer.
Si ces références ne suffisent pas, à elles seules, à faire avancer les droits des personnes LGBTQ+, elles témoignent toutefois d’une réalité incontestable : les cultures queers ont marqué la musique populaire, et leur influence se fait désormais ressentir dans la Kpop. L’essentiel est désormais de prendre en compte l’immense impact de ces communautés sur la musique et l’art en général, et de leur attribuer le mérite de ce qu’elles ont créé.
Les chansons qui racontent des histoires queers

Plutôt que d’utiliser les codes queers, d’autres artistes ont plutôt choisi d’intégrer les relations LGBTQ+ au sein de leurs œuvres. Sans nécessairement faire de ces thématiques le centre de leur identité artistique, ces chansons et clips mettent en lumière des formes d’amour longtemps absentes dans la Kpop.
Bien avant le succès des séries BL, certaines chansons avaient déjà ouvert la voie. C’est le cas de K.Will et de sa chanson ‘Please Don’t…’, dont le clip révèle les sentiments amoureux qu’éprouve un homme pour son ami. Salué pour sa mise en scène particulièrement émouvante, ce clip est aujourd’hui encore considéré comme l’une des représentations queers les plus marquantes au sein de la Kpop. En 2024, soit douze ans après la sortie de ‘Please Don’t…’, K.Will a sorti la suite de l’histoire avec ‘No Sad Song For My Broken Heart’. Bien plus explicite que le premier, ce second clip met en scène les deux mêmes personnages que dans ‘Please Don’t…’, dans lequel ils se retrouvent après s’être perdus de vue. Encore plus déchirante, cette suite particulièrement attendu a profondément ému les fans, confirmant ainsi l’impact que représentent K.Will et ces deux chansons pour la communauté queer.
Au fil des années, les récits queers se sont progressivement répandus, notamment grâce à Holland. En effet, des chansons comme ‘Neverland’ ou ‘Loved You Better’ mettent explicitement en avant des histoire d’amour entre hommes, que ce soit à travers les clips ou les paroles. De la même façon, Chuu, à ce moment-là encore dans LOONA, sort sa chanson ‘Heart Attack’ en 2017. Ce morceau est devenu une véritable référence pour son sous-entendu romantique entre deux femmes, tandis que ‘Kiss A Kitty’ poursuit cette exploration à travers des paroles particulièrement suggestives. En parallèle, le clip de ‘Lovers In The Night’ de Seori expose des couples homosexuels, les paroles de ‘Mono’ de i-dle prônent la liberté d’être qui on est, tandis que ‘I’m Your Girl ?’ de KHAN est presque devenue un hymne lesbien. De son côté, Moonbyul de MAMAMOO a marqué les esprits avec ‘Shutdown’ en featuring avec Seori, dont le clip met en scène une relation entre deux femmes, tandis que BIBI explore le désir et les relations entre femmes dans sa chanson ‘Derre’.
Song Jieun, quant à elle, ex-membre de Secret, dévoile ‘Don’t Look At Me Like That’ en 2014. Cette chanson célèbre toutes les formes d’amour, tandis que le clip illustre ouvertement l’oppression que subissent les personnes hors des normes sociétales, faisant du morceau l’une des œuvres les plus ouvertement engagées de son époque.
Au-delà de leur simple dimension artistique, ces chansons permettent de mettre en lumière des histoires longtemps invisibilisées, participant ainsi à normaliser les formes d’amour loin des standards hétéronormés.
Représentation ou queerbaiting ?

À mesure que les représentations queers se multiplient dans la Kpop, une nouvelle question s’impose progressivement : celle du queerbaiting. A l’origine, ce terme est utilisé pour parler des fictions suggérant des relations queers, mais sans jamais les concrétiser ou les assumer. Or, ce terme est aujourd’hui souvent employé pour parler des stratégies marketing dans la Kpop, entre ambiguïté calculée et réelle volonté de représentation. Car l’ambiguïté fait partie intégrante de cette industrie. En effet, le fanservice et les ships participent grandement à la construction des groupes : interactions affectueuses entre membres, mises en scène sensuelles, ou encore concepts aux tendances homoérotiques… Ce sont des habitudes courantes dans la Kpop, mais il est difficile de les qualifier ou non de queerbaiting, car les artistes sont des personnes réelles, dont l’orientation sexuelle relève, la plupart du temps, de la sphère privée.
Mais cette question se complique toutefois lorsque cette ambiguïté semble être soigneusement orchestrée par les agences. C’est par exemple le cas pour les duos Irene & Seulgi de Red Velvet ou Shownu & Hyungwon de MONSTA X, ayant des concepts particulièrement sensuels et des mises en scène ouvertement ambiguë entre les membres. Si les artistes sont peut-être eux-mêmes à l’origine de ces choix, le fait que ces concepts soient développés par de grandes agences peut interroger. Car derrière, aucune volonté de revendiquer ou d’évoquer les questions queers n’est exprimée. Ces ambiguïtés semblent alors exister avant tout parce qu’elles font parler et attirent l’attention des fans.
De la même façon, le groupe global KATSEYE illustre cette complexité. En effet, lors de plusieurs concerts, les interactions particulièrement suggestives entre les membres Lara et Manon, ou plus récemment entre Lara et Megan, ont déclenché des réactions mitigées de la part des fans. D’un côté, les membres affirment avoir imaginé ces interactions par elles-mêmes : tout laisse ainsi penser qu’il s’agit d’une complicité sincère entre elles. Mais d’un autre côté, il est difficile d’oublier que derrière le groupe se trouvent HYBE et Geffen Records, qui calculent et contrôlent minutieusement l’image de leurs artistes. Dans ce contexte, il est donc légitime de s’interroger sur la frontière entre liberté des membres et stratégie marketing, destinée à attirer l’attention ou à sexualiser davantage l’image du groupe.
Par ailleurs, le cas de XLOV soulève une autre contradiction. Comme abordé précédemment, le groupe s’est imposé grâce à son identité artistique genderless fortement inspirée des codes queers. Deux des membres, Wumuti et Rui, ont même déclaré accepter tous les pronoms pour les désigner. Pourtant, une polémique a éclaté durant la tournée de XLOV, car les fans ont soudain eu interdiction d’apporter des drapeaux LGBTQ+ à leurs concerts. En conséquence, cette situation a suscité l’incompréhension chez de nombreux fans. Car même si peu de personnes accusent réellement XLOV de queerbaiting, l’attitude de leur agence est paradoxale : utiliser ouvertement les codes queers tout en refusant d’y associer des mots ou des symboles semble, pour beaucoup de fans, être une forme d’hypocrisie. Même si cette polémique s’est réglée sans encombres, elle reste révélatrice des contraintes que certaines agences continuent d’imposer à leurs artistes dans l’industrie.
Puis, d’un autre côté, le parcours d’OnlyOneOf apporte un éclairage intéressant sur ces problématiques. En 2021, le groupe sort la chanson ‘libidO’, grâce à laquelle il connaît son premier véritable succès. En effet, l’esthétique sensuelle et les interactions particulièrement suggestives entre les membres ont largement contribué à attirer l’attention du public, interrogeant ainsi sur la manière dont les représentations queers sont consommées. Car si OnlyOneOf ont, depuis, prouvé qu’il ne s’agissait pas simplement d’une stratégie marketing mais que leur engagement va plus loin, on constate une dure réalité : les œuvres queers semblent susciter davantage d’intérêt lorsqu’elles sont sexualisées, ou encore conformes à des clichés hétéronormés. Car lorsque OnlyOneOf ont proposé d’autres projets ouvertement queers mais cette fois plus subtils, l’intérêt des internautes pour eux semble avoir disparu. Ce constat ne remet en aucun cas en cause la légitimité des concepts plus sensuels, mais interroge tout de même sur les réelles attentes du public.
C’est donc ici que réside toute la complexité des représentations queers dans la Kpop. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses à ces problématiques. La réalité est plus nuancée, car une chanson pensée dans une logique commerciale peut avoir un impact positif sur les fans concernés, et inversement. Plutôt que de condamner ou de célébrer ces représentations, le plus important est de comprendre la façon dont elles sont produites, car la Kpop est avant tout une industrie.
Le mot de la fin

Vous l’aurez compris, la Kpop est une industrie complexe, dans laquelle l’engagement envers la cause LGBTQ+ est rempli de contradictions. Pour autant, les codes et histoires queers n’ont jamais été aussi présents dans la Kpop que depuis ces dernières années, ce qui témoigne d’une réelle avancée. Les artistes affirment de plus en plus leur créativité, laissant ainsi place à de nouvelles formes de représentations, loin des codes hétéronormées et des normes de genres.
Qu’on le veuille ou non, la Kpop est avant tout un milieu ou engagement artistique, inspirations sincères et stratégies marketing coexistent en permanence. Elle est capable de transformer la culture queer en produit, tout comme elle contribue aujourd’hui à normaliser des formes d’amour et d’identités autrefois invisibles, surtout dans une Corée du Sud encore conservatrice. C’est pour cette raison qu’il est difficile de juger la Kpop en bien ou en mal sur ces sujets, car chaque agence et chaque artiste réagissent différemment aux mécanismes de l’industrie.
Article par Anaïs.
Vous pouvez nous retrouver sur nos réseaux sociaux (X et Instagram) pour plus d’informations sur la K-pop en France et à Paris ! Pour plus de Live Reports de concert et événements, rendez-vous ici.